Guide SII · Symptômes

Diarrhée et urgences : comprendre le SII-D

Joshua Delamare · Diététicien-nutritionniste, formé par Monash · 9 min de lecture

Vous connaissez l'emplacement des toilettes sur votre trajet quotidien. Vous choisissez votre place au restaurant en fonction de la porte du fond. Vous avez déjà décliné une invitation, non pas par fatigue, mais parce que vous ne saviez pas comment vous vous en sortiriez. Cette urgence porte un nom médical, l'impériosité, et elle repose sur un mécanisme identifiable.

Ce que vous vivez, concrètement

L'impériosité n'est pas une envie simplement plus pressante que la moyenne. C'est une envie qui ne laisse aucune marge de négociation. Entre le moment où le signal arrive et celui où il devient ingérable, il peut s'écouler moins d'une minute. Cette absence de délai change tout, parce qu'elle rend imprévisible chaque déplacement, chaque réunion, chaque repas pris ailleurs que chez soi.

S'y ajoutent des selles molles ou liquides, souvent plusieurs fois par jour, fréquemment concentrées le matin. Beaucoup de personnes décrivent une première selle à peu près formée, suivie de deux ou trois autres de plus en plus liquides sur une heure ou deux, puis un calme relatif jusqu'au repas suivant.

Ce qui pèse le plus n'est pourtant presque jamais la diarrhée elle-même. C'est la perte de confiance dans son propre corps. Ne plus pouvoir compter sur lui pour tenir une heure de trajet réduit progressivement le périmètre de vie, bien davantage que le nombre de passages aux toilettes.

L'impériosité n'est pas un manque de volonté

Le rectum n'est pas un simple conduit de sortie. C'est un organe sensible, tapissé de récepteurs qui mesurent en permanence son degré de remplissage et transmettent l'information au cerveau. Chez une personne sans trouble digestif, il faut un volume assez important pour que le message devienne conscient, et ce message laisse le temps de finir une phrase, de sortir d'une salle, de marcher jusqu'aux toilettes.

Dans le syndrome de l'intestin irritable, ce seuil est abaissé. On parle d'hypersensibilité viscérale : la même distension, imperceptible pour la plupart des gens, est perçue chez vous comme une urgence. Ce n'est pas une interprétation psychologique du signal, c'est le signal lui-même qui part plus tôt et plus fort.

S'y ajoute souvent une accélération du transit. Le contenu intestinal traverse le côlon plus vite, y séjourne moins longtemps, et le côlon n'a donc pas le temps de réabsorber l'eau comme il le ferait normalement. Le résultat est mécanique : des selles plus liquides, qui arrivent dans un rectum déjà hypersensible.

Ce que cela implique. Se retenir davantage ne s'apprend pas, parce que le problème ne se situe pas au niveau du contrôle volontaire. Il se situe en amont, dans le seuil de déclenchement du signal et dans la consistance de ce qui arrive. Ce sont ces deux paramètres qui se travaillent, pas la volonté.

Ce sous-type a un nom

Les critères de Rome V, qui font référence pour le diagnostic, distinguent plusieurs sous-types de syndrome de l'intestin irritable selon l'aspect des selles les jours où le transit est anormal. Lorsque les selles molles à liquides dominent nettement, on parle de SII-D, pour syndrome de l'intestin irritable à prédominance diarrhéique.

Cette classification n'est pas une étiquette administrative. Elle oriente réellement la prise en charge, parce que les leviers utiles diffèrent d'un sous-type à l'autre. Ce qui soulage une personne constipée peut aggraver une personne diarrhéique, et l'inverse est vrai. C'est la raison pour laquelle les conseils généralistes sur l'intestin irritable déçoivent si souvent : ils s'adressent à une moyenne qui ne correspond à personne en particulier.

Le sous-type peut aussi évoluer dans le temps chez une même personne. Un SII-D peut devenir mixte, puis revenir. Ce n'est pas un échec de prise en charge, c'est une caractéristique connue du trouble. Je détaille cette classification dans l'article consacré aux critères de Rome V, et le cas particulier de l'alternance dans celui sur le cycle diarrhée constipation.

Ce qu'il faut écarter avant de conclure au SII

C'est le point le plus important de cet article, et celui qui justifie de ne pas se lancer seul dans un régime. La diarrhée chronique est le symptôme digestif qui comporte le plus de diagnostics alternatifs sérieux. Contrairement aux ballonnements, elle ne doit jamais être attribuée d'emblée à un intestin irritable.

Les signes qui imposent un avis médical

Aucun de ces signes n'appartient au syndrome de l'intestin irritable. Leur présence oriente vers autre chose et demande un examen.

Le syndrome de l'intestin irritable ne réveille pas la nuit, ne fait pas maigrir, et ne provoque ni fièvre ni saignement.

Parmi les diagnostics à envisager devant une diarrhée chronique figurent la maladie cœliaque, dont le dépistage sanguin est recommandé devant une forme diarrhéique, les maladies inflammatoires chroniques de l'intestin, la colite microscopique, qui touche préférentiellement les femmes après 50 ans et ne se voit qu'à la biopsie, une hyperthyroïdie, ou encore une intolérance au lactose avérée, distincte de la simple sensibilité.

Un point mérite une vigilance particulière : le dépistage de la maladie cœliaque doit être réalisé avant de réduire le gluten. Si vous avez déjà supprimé le pain et les pâtes, les résultats risquent d'être faussement négatifs, et il faudra réintroduire le gluten plusieurs semaines pour que le test redevienne interprétable. C'est un motif fréquent de diagnostic manqué, et une raison de plus de ne rien modifier avant le bilan. J'explique la confusion entre les deux dans l'article sur le gluten et les FODMAP.

La piste des acides biliaires, souvent oubliée

Voici une information que beaucoup de personnes étiquetées SII-D n'ont jamais entendue, alors qu'elle les concerne peut-être directement.

Les acides biliaires sont fabriqués par le foie pour digérer les graisses. Ils sont déversés dans l'intestin grêle, y font leur travail, puis sont normalement réabsorbés à la fin de l'intestin grêle pour être recyclés. Ce recyclage est très efficace : l'essentiel de ce qui est sécrété revient.

Lorsque cette réabsorption fonctionne mal, les acides biliaires parviennent jusqu'au côlon. Or ils y exercent un effet puissant : ils stimulent la sécrétion d'eau et accélèrent la motricité. Le résultat est une diarrhée souvent matinale, impérieuse, parfois brûlante, et typiquement déclenchée par les repas gras.

Ce mécanisme s'appelle la malabsorption des acides biliaires. Une méta-analyse regroupant les études fondées sur le test de référence, le SeHCAT, le retrouve chez environ un quart à un tiers des personnes répondant aux critères du SII-D, selon le seuil retenu. Autrement dit, une part notable des diarrhées attribuées à un intestin irritable relève en réalité, au moins partiellement, d'un trouble distinct.

Pourquoi cela compte-t-il ? Parce que la prise en charge diffère, et qu'elle est médicamenteuse. Un traitement qui fixe les acides biliaires peut transformer la situation en quelques jours chez les personnes concernées. Aucun régime ne produira cet effet. Si votre diarrhée est surtout matinale, nettement déclenchée par les repas gras, et qu'elle résiste à des ajustements alimentaires bien conduits, c'est une piste à évoquer avec votre médecin ou votre gastro-entérologue.

En France, le test SeHCAT n'est disponible que dans un nombre limité de centres. Le diagnostic repose donc souvent sur un test thérapeutique, c'est-à-dire l'essai encadré du traitement pour observer la réponse. Cette décision revient à votre médecin.

Les leviers alimentaires qui comptent vraiment

Une fois les causes sérieuses écartées, l'alimentation devient un levier utile. Voici ceux dont l'effet est le mieux documenté dans les formes diarrhéiques, par ordre d'intérêt.

Les fibres solubles, à distinguer des autres

C'est la mesure la plus consensuelle, et la plus contre-intuitive quand on a la diarrhée. Les fibres solubles, comme le psyllium, forment un gel au contact de l'eau. Ce gel retient l'eau dans la selle au lieu de la laisser libre, ce qui donne une consistance plus ferme et un transit moins précipité.

La distinction est essentielle, car les fibres insolubles, comme le son de blé, produisent l'effet inverse et aggravent fréquemment douleurs et ballonnements. Les recommandations internationales sur le syndrome de l'intestin irritable retiennent les fibres solubles et déconseillent explicitement les fibres insolubles. Deux catégories rangées sous le même mot, deux effets opposés.

Une précision pratique compte autant que le choix du produit : les fibres solubles s'introduisent progressivement, à petite dose au départ, avec une hydratation suffisante. Une introduction trop rapide provoque ballonnements et gaz, et fait abandonner un moyen qui aurait fonctionné. La dose adaptée dépend de votre situation et se cale avec un professionnel.

La charge en graisses des repas

Les lipides sont le stimulus le plus puissant du réflexe gastro-colique, cette contraction du côlon déclenchée par l'arrivée d'aliments dans l'estomac. Un repas gras déclenche donc plus fort et plus vite. Ce lien est encore plus net en cas de malabsorption des acides biliaires, puisque les graisses commandent leur sécrétion.

Il ne s'agit pas de supprimer les matières grasses, qui restent nécessaires, mais de repérer les repas très gras qui précèdent vos pires épisodes, et de mieux les répartir. Le réflexe lui-même est détaillé dans l'article sur l'envie d'aller aux toilettes juste après manger.

Les polyols et le fructose

Parmi les familles de FODMAP, ce sont celles dont l'effet sur la diarrhée est le plus direct. Sorbitol, mannitol, xylitol et maltitol sont mal absorbés et attirent l'eau dans l'intestin par appel osmotique. On les trouve dans certains fruits à noyau, les champignons, le chou-fleur, et surtout dans les produits sans sucre : chewing-gums, bonbons, sodas allégés. Une consommation quotidienne de chewing-gums sans sucre suffit parfois, à elle seule, à entretenir une diarrhée.

Le fructose en excès du glucose agit par le même mécanisme osmotique lorsqu'il est mal absorbé.

Le café et l'alcool

Le café accélère la motricité colique, et cet effet ne dépend pas seulement de la caféine. Pris à jeun, il est un déclencheur fréquent des urgences matinales. L'alcool accélère lui aussi le transit et augmente la perméabilité intestinale. Je consacre un article entier au café, parce que le sujet revient à presque chaque consultation.

Le cercle de l'anticipation

Il existe un mécanisme qu'il serait malhonnête de passer sous silence, et tout aussi malhonnête de présenter comme la cause du problème.

Quand les urgences se répètent, le cerveau apprend à les redouter. Avant un trajet, un entretien, un repas au restaurant, l'anticipation se met en place. Or l'axe intestin-cerveau fonctionne dans les deux sens : cette anticipation accélère réellement la motricité intestinale et abaisse encore le seuil de perception. L'urgence redoutée devient plus probable, ce qui renforce la crainte au tour suivant.

Ce cercle est réel, physiologique, et documenté. Il ne signifie pas que vos symptômes sont psychologiques : il signifie que le stress est un facteur aggravant supplémentaire, qui s'ajoute à un trouble déjà présent. Le distinguer permet d'agir dessus sans se voir renvoyer à une explication qui ne correspond pas au vécu. J'en détaille le fonctionnement dans l'article sur le lien intestin-cerveau.

Ce que le protocole FODMAP peut, et ne peut pas

Le protocole pauvre en FODMAP est l'approche alimentaire la mieux validée dans le syndrome de l'intestin irritable, et il agit sur la diarrhée, principalement par les polyols et le fructose. Il a toutefois deux limites qu'il faut connaître avant de s'y engager.

La première est qu'il ne traite pas ce qui n'est pas un intestin irritable. Conduit sans avoir écarté une maladie cœliaque ou une malabsorption des acides biliaires, il peut améliorer partiellement les symptômes tout en retardant le diagnostic réel. C'est la raison pour laquelle l'ordre des étapes compte davantage que la rigueur du régime.

La seconde est que sa valeur ne réside pas dans la phase d'éviction, mais dans la phase de réintroduction. Rester en éviction, c'est s'appauvrir sans rien apprendre. L'objectif est d'identifier vos déclencheurs pour retrouver l'alimentation la plus large possible, et de savoir, à la fin, ce que vous tolérez réellement.

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Pour aller plus loin

Joshua Delamare, diététicien spécialisé SII et FODMAP
Joshua Delamare
Diététicien-nutritionniste formé par Monash University, spécialisé dans le syndrome de l'intestin irritable et le régime FODMAP. RPPS 10111566450.
Cet article est informatif et ne remplace pas un avis médical. Le diagnostic du syndrome de l'intestin irritable, et l'exclusion des autres causes de diarrhée chronique, relèvent de votre médecin.